GROIX,

 

micro fiction

 

Entendu Jean-Luc Godard citer Virginia Woolf :

"Écrire c’est voir des phrases et des mots lointains

et traverser le gouffre qui existe entre eux et nous". 

 

 

C’est un type, sur une île, seul. Un soir il ressent une douleur au ventre, énorme, insupportable. Un appel, tout se met en place, médecin de garde, pompiers, canot de sauvetage de la SNSM, urgences de Lorient. Tout y passe, électrocardiogramme, écographie, prise en charge aux petits soins, personnel efficace et bienveillant. Le lendemain après-midi, un peu sonné, rassuré, notre type rentre sur son île.

 

Le retour en bateau n’est pas une promenade. Temps breton, pluie, vent, froid. Deux jours avant, la croisière était belle. Tout frais dispo, il avait enregistré ces mots sur son smartphone.

 

Je parle au micro par petites phrases, détachées, avec l’ambiance du bateau, des goélands et de la rumeur bruyante (sur un bateau la meilleure météo c’est le fond sonore ; beau temps, les gens causent ; mauvais temps : silence de mort). Tout commence ou plutôt tout n’a pas encore commencé (prémonitoire). ... Lorsque je parlais de mon voyage à Groix, je disais que j’allais retrouver la trace de nos morts, c’est l’expression qui me venait, nos morts ; no more en anglais ajouta t-il (sur une île, les disparus, plus qu’ailleurs, restent à la surface de la mémoire).

 

Sur son brancard du canot de la SNSM, dans la nuit de mardi, le type pensa direct à cet adage sinistre « Qui voit Groix voit sa croix ». Proverbe controversé puisque les plus optimistes préfèrent de loin la version « Qui voit Groix voit sa joie ». Question de météo.

 

Il a froid sur son bateau, revoit le film de ces deux jours oxymores croix / joie – les premières prises, son et photographies, étaient prometteuses – se dit qu’il va poster son aventure sur Facebook, tout va aller à présent, juste retrouver l’énergie, merci pour vos messages, bonne soirée et vive le service public.

 

Je suis à Groix pour tenter de saisir des instants passés ou imaginaires, les faire coller avec le souffle de cette île, trouver son intimité à travers la mienne et fabriquer quelques choses avec ces sons et ces images. Je ne vais pas raconter ma vie. Je voulais juste relater cette petite aventure car est de celle que l’on peut vivre à tout moment sur une île et puis parce qu’elle colle parfaitement – si je peux dire – avec mon sujet.

 

Alchimie bizarre. Trouver le juste équilibre. Non seulement cet incident a quelque peu perturbé mes plans mais il a substantiellement déréglé l’équilibre délicat que je m’étais efforcé de créer entre la réelle difficulté de débarquer dans une île avec pas grand chose de prévu et justement l’idée que ce non prévu pourrait être la bonne et unique substance de ce projet. Cela fait des mois que je me dis que l’écriture de Groix sera mon écriture, intime, solitaire, farouche, insulaire, oui je crois, insulaire, comme cette empreinte qu’on devine ici dans les regards, les inflexions, les gestes. Le geste des pêcheurs par exemple, le geste du boucher, du chauffeur de taxi, du patron de bar. 

 

Mais depuis mercredi soir, depuis mon retour de l’hôpital de Lorient, je sens qu’il me faut tout reprendre presque de zéro. Dépité (je ne retrouverai pas l’entrain), sceptique (mais qu’est-ce que je suis venu faire ici), et méfiant (ces gens n’ont rien à faire de - dans - mon projet). Cet après-midi après avoir trouvé porte close à peu près partout (autre charme d’une île hors saison), après avoir appris que la responsable du Conservatoire du littoral se tirait juste le temps de mon séjour, après avoir été proprement refoulé par la conservatrice de l’écomusée, j’avoue que, le temps de me poser sur un banc face au port, j’ai eu envie de tout envoyer balader.

 

Attends, je te dis, attends. Regarde, imagine, prends le temps, tout cela est on ne peut plus normal, tu es dans un cycle archi connu, cent fois vécu. Tu t’es déjà frotté à d’autres embruns, ceux du nord, encore plus glacés, plus hostiles. Tu te défais de cette peau automnale, sale, usée et tu vas te refaire une carcasse, c’est une mue prometteuse.

 

Il pense à ses personnages, Jo, mémoire de l’île, fidèle de Ti Bedeuf, Bernard, son “traceur“, homme au sabre et à la Kangoo jaune, Loïc, artiste-boucher, poète du lard des thoniers, Patrick dit l’allemand, peintre du ressouvenir cher à Pierre-Henri de Valenciennes ; et il se souvient que ce Groix sonore est le sien. Il l’a suffisamment pensé, imaginé, écrit, vécu, revécu nombres d’hivers pour être découragé par un stupide contretemps médical. Le vélo est loué en cinq minutes. Un vélo vert émeraude avec plein de vitesses, un phare, un tendeur – avant on disait sandow – et un panier pour le matériel. Et le voilà pédalant sur le chemin des grands sables pour enregistrer et photographier la mer, sa mer, et s’en retourner, requinqué, dans son QG de Locmaria.

 

Pédaler.

 

Et marcher. Chaque jour faire un ou plusieurs tronçons du sentier côtier.

Comme Port Tudy, Port Mélite, Kerohet, Les Sables Rouges, la Pointe des Chats et Locmaria.

Il y a toute une gamme de pensées inédites qui affleurent sous chaque pas.

Des pensées laissées en jachère par un quotidien trop prenant. Des pensées subalternes, simples, qui ne changent pas le cours d’une vie mais qui éclairent de l’intérieur.

A Groix, il y a toujours un moment pour la balade au Trou de l’Enfer, si possible par gros temps, lorsque Toutatis rivalise à distance avec Ouranos pour repeindre les fissures du ciel, question vent, Groix est un peu la cousine de mon Amorgos.

A Groix il y a de longues siestes. Parfois le soleil illumine la chambre du premier.

A Groix, il y a la lecture d’un livre pris au hasard dans la maison qui vous accueille :

« Durant son enfance, l’escargot de Quimper se nourrit de petits champignons, de végétaux en décomposition et de lichens qu’il dévore à grands coups de radula. »

 

Je me suis posté à la fenêtre de la chambre et j’ai filmé les nuages.

 

Insulaire - du latin insula, “d’une île“. J’aime ce mot et ses voisinages sonores : insolence, insoumis, insulte, solaire, solitaire.

Mais insulaire ne rime pas avec vésicule biliaire.

 

 

Anhédonie. Au téléphone, Chantal vient aux nouvelles. Ça va moyen. Je lui raconte, je lui parle comme si je tentais d’expliquer la situation à quelqu’un de l’extérieur sachant que Chantal n’est de l’extérieur que sur le plan géographique, continental. Je lui dis, elle sait, je lui redis que ce que je cherche ici n’est déjà pas facile à trouver, à mettre en place, à définir même ; et l’épisode de l’hôpital n’a fait que compliquer les choses. Je déprime.

 

Le soir venu, je scrute, je sonde le moindre borborygme, je sursaute à chaque crépitement dans la cheminée. J’ai peur qu’un nouveau calcul se manifeste. Je suis aux aguets comme si j’attendais inconsciemment le retour de l’ambulance. J’angoisse.

 

 

 

 

(à suivre...)

GROIX, une île en hiver, création radiophonique

première diffusion le dimanche 20 mai 2018 sur RTS Espace 2, émission Le Labo, production David Collin

* ELLA ! L’âne d’Amorgos, conte radiophonique, 2012, RTBF La première, émission Par ouï-dire, production Pascale Tison

 

photographies Polaroïd © JGC 1998, 1999

(à paraître dans la revue Hippocampe, le 20 septembre 2018 - sommaire)

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