Langada la blanche

Vendredi 5 sept.-14

 

Les deux premières abeilles viennent d’arriver sur la terrasse et zigzaguent parmi les branches du bougainvillier. Deux soeurs ? Deux concurrentes ? C’est moi la première, dégage ! Bienvenue à elles. Il est 6h25. Le jour se lève péniblement sur Langada empêtrée dans des ballons de nuages. Un ânier passe à l’instant que je ne connais pas. Les coqs font leurs vocalises et notre ami le chat roux ses étirements ; l’an dernier ils étaient deux petites boulettes assorties, qu’est devenue le frère jumeau ?

Hier soir nous avons dîné chez Catina à Egialy avec l’allemand Eckart. J’étais davantage soulé par notre laborieuse conversation en anglais que par le rouge maison. Eckart est un habitué d’Amorgos comme nous, on peut même dire un inconditionnel. Et nous parlions de cela, ce désir de revenir ici et nous sommes vite tombés d’accords sur le fait qu’il y a ici quelque chose de spécial.

Je n’aime guère la cuisine grecque, je me lasse vite de leur musique, je n’arrive toujours pas à me décider à apprendre trois phrases, bref, la colonne des “j’aime pas“ ou disons des “j’ai du mal“ pourrait être assez fournie. Alors qu’est-ce qu’il peut bien y avoir de si déterminant dans la colonne “like“ comme on dit sur les réseaux sociaux.

Pour moi, ça tourne quand même pas mal autour de Langada comme une des abeilles qui depuis dix minutes confond mon ordinateur avec une branche du jasmin. Elle ne sait sans doute pas, elle non plus, pourquoi elle vient m’emmerder, moi, au lieu de butiner dans son coin. Alors pourquoi Langada ?

D’abord, parce que c’est Langada tout simplement, déjà pour cela, sans raison particulière. On y a mis les pieds une fois et on y revient. Au début on ne sait pas au juste pourquoi on a envie d’y revenir et c’est peut-être précisément pour cela qu’on revient. Pour savoir. On ne sait d’ailleurs toujours pas la troisième fois et c’est ainsi que nous venons ici depuis seize ans, ça doit faire une bonne douzaine de fois.

J’ai déjà écrit une chanson sur Amorgos et les ânes. Puis j’ai écrit, composé et enregistré des sons, des gens et fabriqué une histoire sonore pour la radio. Et cette année, j’ai décidé de photographier le village. Chantal était sidérée quand je lui ai parlé de photos en noir et blanc. La Grèce, c’est la couleur, le bleu. Mais c’est aussi le blanc, le blanc de la chaux, la chaux des maisons, des murs, des murets, des toits, des larges dessins sur le sol dans les rues. Et c’est peut-être aussi simplement ce blanc que nous venons retrouver presque chaque année. Les ânes, c’est sûr, les chemins et la garrigue plus sauvages, plus désolés, plus modestes que ceux du Lubéron, c’est sûr aussi ; alors sans doute y a t-il ce blanc. Le blanc avec toutes ses zones d’ombre, de gris. Hier soir à table nous parlions aussi de revenir ici pour trouver quelque chose de nous, quelque chose en nous. Alors pour trouver notre gris, commençons déjà par trouver notre blanc.

A présent ce sont les mouches qui, elles, viennent sérieusement m’emmerder. Encore une ligne dans la colonne des moins.

Les nuages qui faisaient la gueule se sont couverts de rose et laissent passer le soleil qui éclaire Tholaria en face. La taverne et la boulangerie de Nikos ont du ouvrir. Comme chaque matin je vais y acheter notre pain, le psomi, un peu comme une prière, puis j’irai boire mon café, seul, sur la terrasse qui embrasse la baie d’Egialy, à ma table habituelle, la numéro B3.

 

Exposition au Festival International du Film Insulaire de l'Île de Groix - 19 au 23 août 2015

 

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